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LES KABYLES DE CALEDONIE

lundi 26 septembre 2005, par Hamane

LES KABYLES DE CALEDONIE

Par Régis Guyotat

La nouvelle Calédonie, terre déportation pour les communards, l’a aussi été pour les révoltés de la Kabylie soulevée, en 1871, contre le colonisateur. 1500 de leurs descendants ont fait souche.
Sur la plage, devant un parterre de touristes, et danseurs canaques, le haut du corps et le visage peint, viennent de terminer leurs aubades guerrières.
Ils déposent leurs coiffes de fougère et d’hidiseus, rangent leurs costumes de lianes et s’offrent un coca cola. A quelques pas de là des tombes et un petit mémorial restent ignorés des visiteurs, qui commencent à se répandre sur l’île des Pins, au sud de Nouméa. L’île Ç la plus proche du paradis È, comme le promettent les bibles touristiques.
Avant de figurer, l’Eden, l’île des Pins fut plus proche de l’enfer. Les communards de 1871 y payèrent d’avoir trop cru en leur idéaux. Lorsqu’ils furent amnistiés en 1879, les survivants élevèrent cette stèle avant de quitter l’île. De noms arabes retiennent l’attention. Les proscrits d’une autre insurrection, celle de la Kabylie en 1871, partagèrent ici l’exil des communards, avant de faire souche dans ce coin oublié du pacifique. C’est en s’interrogeant sur la présence de ces deux noms que l’écrivain et réalisateur Mehdi Lalaoui a, dans Kabyle de Pacifique Ç Au nom de la mémoire È reconstitué l’odyssée de ces hommes, châtiés pour s’être rebellé contre le colonisateur. La répression de la révolte dont le bachagha Mokrani donna le signale avant d’être tué fut terrible. 212 kabyles, responsables présumés de l’insurrection, furent traduits devant la cour d’assise de Constantine en 1873. La plupart furent condamnés à la déportation. Cela aurait pu être Cayenne. Ce fut la Nouvelle Calédonie Ç Calidoune È, comme disent encore nombre d’Algériens pour désigner un lieu d’où l’on ne revient jamais. Voici donc les vaincus fraternisant avec d’autres vaincus ceux de la commune, enchaînés dans des cages de fers, tout au long de l’interminable traversée. Louise Michel, proscrite elle aussi, débarquée quelque mois plutôt à Nouméa avec Henri Rochefort, décrit dans Souvenir de ma vie « Maspero », leur arrivée pitoyable : « Nous vîmes arriver dans leur grand burnous blanc, les arabes déportés pour s’être, eux aussi soulevés contre l’oppression. Ces orientaux emprisonnés loin de leurs tentes et de leurs troupeaux, étaient simples et bons et d’une grande justice. Aussi ne comprenaient-ils rien à la façon dont on avait agi avec eux ». La plupart sont dirigés sur l’île des Pins, qui accueille les « déportés simples ». Mais il y’a aussi les « déportés en enceintes fortifiées », à, Ducos ou à l’île Nou, près de Nouméa, que l’on enchaîne à la « la barre de justice » et à qui on verse la soupe dans des galoches. A l’île de Pins, les tribus canaques ont été déplacées. Cinq communes ont été délimitées. Le « camp des arabes » constitue la cinquième, la plus reculée. Ceux-ci élèvent des chèvres, plantent des citronniers et descendent au marché une fois par semaine à Ouro. Là sous les aroucarias géants et des cocotiers flottent le drapeau rouge. Les communards ont reconstituaient leur faubourg parisien avec des magasins des ateliers, un théâtre. Et même de petits journaux. Le Parisien illustré, Le Raseur calédonien, à la verve acéré, sont publiés. Décor factice. Des déportés pris de folie meurent à force de scruter la mer.
En 1878, éclate l’insurrection canaque, conduite par le chef Atai. La conquête, ici comme en Algérie, n’a rien respecté. On s’est rué sur les terres et sur le « caillou vert », autant d’émeraude, le Nickel. La peur s’est installée à Nouméa. Leur bagne tout proche est un réservoir d’homme inespéré. Boumezrag Mokrani, les frères du bachagha qui a soulevé la Kabylie, interné à l’île des Pins, offre ses services au gouverneur Olry. Il espère ainsi une remise de peine avec une quarantaine de ses hommes, il participe à la répression qui s’abat sur les Canaques. La tète d’Atai, abattu par les auxiliaires canaques de l’armée française, roulent bien vite au pied du colonisateur, elle est envoyée à Paris, et exposée sur les étagères du musée de l’homme, au Trocadero.Les Canaques furent matés comme l’avaient été les communards et les Kabyles. « Il faut commencer par détruire cette population. Le seul moyen pour en venir à bout, ce serait de faire des battus, comme pour les loups en France », propose un militaire. Dans l’illustration, on peut lire : « L’installation en Nouvelle Calédonie, ne rencontre qu’un obstacle, les indigènes. Mais il est prouvé que leur nombre diminue dans une proportion des plus rassurante et qu’à la fin du siècle on montrera dans des foires le dernier survivant des canaques ». Autre grande figure de l’insurrection kabyle de 1871, Aziz Aheddad, descendant d’une famille de religieux, déporté avec l’un de ses frères, a jugé la démarche de Mokrani incompatible avec son honneur. En 1879, l’amnistie est proclamée. L’île des Pins se vide. Louise Michel quitte Nouméa. Au cours des derniers mois, sa détention « en enceinte fortifiée » a été assouplie. Elle fait de la botanique, pratique avec succès la « vaccine » sur les papayers malades. Elle aussi ouvert une école pour les canaques, donne des leçons de piano, inventant pour eux une méthode de solfège, et abandonne avec regret ses « amis noirs ».L’AMNISTIE a été proclamée, les déportés kabyles en ont été exclus. Obligation leur est faites de résider sur le territoire calédonien. A Paris, les communards, dans un élan de solidarité, mènent une campagne active pour leur libération. Aziz Aheddad est le plus indomptable de ces Algériens. Il s’évade, rallie Sydney. Voici Paris et Alger en ébullition, des limiers dépêches sur ces traces. On le signale au Caire. Puis c’est le silence pendant 14 ans. Sans doute vit-il à la Mecque. Le premier février 1895, est enfin levé l’obligation de résidence. Ils ne sont plus que poignée, le 22 août 1895, à s’embarquer de Nouméa pour l’Algérie. ce jour-là, venue de Jedda réclamé ses biens, Aziz s’éteint à Paris dans les bras des communard Eugène Mourot, ancien déporté qui lui a donné asile, au 45 du boulevard d Ménilmontant, face au père-lachaise. Boumezrag Mokrani, lui, a été exclu de la mesure du premier février, mais est libre de ses mouvements dans l’île ; il a ouvert à Nouméa un commerce et a fondé une compagnie de transport postal avec ses hommes, qui parcourent à cheval la brousse. En 1904, il enfin gracié. Avec trente ans d’exil, le voici foulant le sol algérien, en juillet 1905 juste à temps pour mourir, à l’âge de 75 ans. Les rares déportés restés ont rejoint dans les vallées de Boghen et de Nessadlou, près de Bourail, sur les côtes ouest de la grande terre, les « transportés » arabes, « les droits communs », ou considérés comme tels, qui n’ont cessé d’être acheminés en Nouvelle-Calédonie depuis la révolte de 1871 l’administration coloniale, aidée par l’Eglise, et prévoyante. En échange des quatre hectares à cultiver, on peut racheter sa liberté et trouver femme dans une institution tenue par les religieuses Nessadlou et encore aujourd’hui la « vallées des arabes » est le cimetière un morceau d’islam en terre canaque. Les tombes sont tournées vers l’ouest. Un grand palmier les domine et indique la direction de La Mecque. Cette communauté d’origine algérienne, fortement métissée, est estimée à 1500 personnes. La plupart sont restés éleveurs et agriculteurs, d’autres sont partis tenter leur chance à Nouméa. « Les plus âgés parlent encore la langue qui leur a été transmise, ils font encore le ramadan et la prière. Leur enfance a été bercée par la musique arabe et les contes kabyles. Ils savent qu’ils mourront sur cette terre qui les a accueillis, est devenue la leur et porte leur empruntes », explique Mehdi Lalaoui.
A Bourail, on ne peut manquer le « Zam-Zam » le restaurant que tient l’épouse d’origine indonésienne d’Abdelkader Bouffenèche. Entre le porc sauté et le poisson du lagon, une place de choix est réservée au couscous. « C’est un marocain qui nous a appris la recette. Ça marche très bien. Les pieds noirs de l’île sont venus. Ils m’ont dit que c’était le vrai couscous », lance amusé Abdelkader, fort de cette bénédiction culinaire. « Pour les canaques, je suis l’Arabe, le Kabyles, Sadate, Nacer », plaisante encore Abdelkader, dont les aïeux sont issu d’un douar proche de Djidjelli, en Algérie. Les Boufenèche ont une passion pour les chevaux, et un Nadir, fils d’Abdelkader, est considéré comme le meilleur cavalier de l’île. « Il s’est présenté aux élections municipales », annonce satisfait le père. Sur le blason de la commune de Bourail, figurent deux chambrantes, symboles de la présence canaque, mais aussi le croissant arabe, rappelant les origines de la commune, créée de toute pièce par l’administration coloniale. Ancien président de l’Assemblée territoriale, Taieb Aifa et maire de Bourail depuis 1922 et fier de son ascendance kabyle : « A Bourail, nous avons su garder les traditions, tandis qu’à Nouméa il n’y’a même plus de « carré des arabes » au cimetière ; les gens se sont laissées européaniser ». Abdelkader Boufenèche et lui, ont effectué un voyage aux sources, sur la terre kabyles en 1986. « J’ai eu un choc terrible, raconte Taieb à Aifa, lorsqu’à El Eulma, j’ai retrouvé la terre ou mon père était né mais, l’émotion passée, il a fallu nous rendre à l’évidence ; il nous serait culturellement d’y vivre. Un siècle après, nous étions des déracinés. A partir de ce moment, mes convictions se sont renforcées pour reconnaître ici, en Nouvelle-Calédonie, aux premiers occupants du pays le droit de revendiquer une identité pour eux-mêmes ». « Les vieux vont disparaître avant la fin du siècle, la langue qui avait été transmises par les déportés sera perdue. Garce à la langue, aux traditions, au souvenir de cet histoire douloureuse, ses gens ont pu tenir, se serrer les coudes, et rester des êtres humains. Ils sont porteurs d’un exil par filiation. Pour eux l’Algérie est un mythe », poursuit Mehdi Lalaoui. Aujourd’hui, cette petite communauté semble tentée par un retour à l’islam. Mais les noms ou les prénoms qui avait été francisés au fil des générations, s ‘arabisent à nouveau. « Nous ne suivons pas beaucoup la religion,parceque c’est plus difficile ici, mais nous sommes musulmans quand même », assure Abdelkader Bouffenèche. « Régulièrement, nous avons la visite de personnes qui nous disent faire le tour du monde pour porter la parole de l’islam », ajoute-t-il. Depuis plusieurs années, la construction de mosquées est envisagée à Bourail. « Disant plutôt un centre culturel, parceque, si nous disons centre coranique, cela passera mal » insiste Abdelkader. Contact avait été pris par des bailleurs de fonds en Arabie saoudite. « Le projet a été contrecarré, mais à présent il est relancé », précise Taieb Aifa, que ses adversaires politiques surnomment le « calife de Bourail ».
Ces Kabyles du Pacifique se sentent-ils plus près des Caldoches que des Canaques ? « Là où il passait, ces musulmans laissaient traîner tant de noyaux de dattes en Calédonie on repère aussitôt leurs habitations. Partout où il y’a des palmiers, il y’a eu des fils de Mustapha, de Taieb ou de Mohamed

.D’UNE COLONISATION A L’AUTRE

En1878, pour mater la première insurrection kanake en Nouvelle-Calédonie, les colons font appel à des prisonniers kabyles. Certains s’engagent dans la répression, d’autres s’y refusent ;
Un cinquantenaire approche, celui de la guerre d’Algérie, Après Vichy, un autre débat risque d’agiter la conscience des Français. Non que notre amnésie sur l’affaire algérienne ait été aussi remarquable que celle que l’on prête sur Vichy. Nous n’avons pas non plus laissé à des chercheurs étrangers, comme nous l’avons fait pour l’occupation, le soin d’éclairer l’opinion sur cette page douloureuse de l’histoire dont les conséquences se font sentir jusque dans l’Algérie aujourd’hui.
Dés las années 60, en effet, le travail d’investigation mené par exemple par Yves Courrière (La guerre d’Algérie, chez Fayard) a permis à beaucoup de Français d’ouvrir les yeux sur un système colonial que Frantz Fanon (Les Damnés de la terre. François Maspero) ou Albert Memini (Portait du colonisé, pauvert) avaient à l’époque dénoncé, plus confidentiellement il est vrai. Des œuvres romanesques ou de simples témoignages, comme celui d’Enri Alleg (La Question, Editions de Minuit) à propos de la torture, ont jeté très vite le trouble parmi les citoyens.
Une traversée dans les cages de fer.Dans cette quête à risque du passé, avant de jeter des anathèmes, il convient d’abord de revenir sur les fait, longtemps cachés aux français ; Arte a diffusé, au printemps dernier, un documentaire sur les massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945, de Mehdi Lallaoui et Bernard Langlois ; en septembre 1992, Planète avait également montré un autre documentaire du même Lallaoui, Le Silence du fleuve, qui racontait la sinistre journée du 17 octobre 1961 à Paris, où plusieurs centaines de manifestants algériens furent précipites dans la Seine, Maurice Papon était alors préfet de police. Faut-il rappeler que , ce sujet, le film tourné en 62 par Jacques Panigel, octobre à Paris, a été censuré pendant douze ans ?
Remontant dans le passé de la colonisation de l’Algérie, Mehdi Lalaoui revient à la charge, si l’on peut dire, cette semaine avec une pathétique histoire, Kabyles Pacifique. L’Algérie en 1871. L’armée française vient d’écraser un premier soulèvement général en Grande Kabylie. Quelque deux cent responsables de la rébellion, survivants, sont traduits devant la cours d’assises de Constantine. Verdict : Le bagne en Nouvelle-Calédonie. Au cours de l’interminable traversée dans les cages de fer, puis à l’île des Pins, au large de Nouméa, les exilés souffrent et fraternisent avec d’autres vaincus, ceux de la commune. Louise Michel, déportée elle aussi note leur silencieuse dignité.
En 1871, éclate la première insurrection canaque. La peur s’empare des blancs à Nouméa, et l’on fait appel aux bagnards comme ultime rempart. Espérant une remise de peine, une partie des Kabyles s’engagent dans la répression contre les Canaques. Les autres, autour d’Aziz Aheddad, un de leurs chefs, s’y refuseront, solidarité du colonisé oblige. Ils sont soutenus par Louise Michel, encore elle, admirable d’énergie, malgré le fer aux pieds.
De toute façon, le colonisateur ne sera guère reconnaissant, une fois la révolte canaque matée.L’amnistie accordée aux communards à partir de 1879 ne s’applique pas aux Kabyles, qui restent assignés à résidence dans la grande île. C’est que les colons d’Alger qui se sont appropriés les biens et les terres des bannis font pression pour éviter leur retour sur le sol algérien. Quand, le 22 août 1895, à Nouméa, après vingt ans d’exil s’embarquent quelques rares survivants, l’assignation à résidence étant enfin levé, les autres déportés, désespérant de revoir leur Algérie natale, ont fait souche dans ce coin du Pacifique oublié. Etonnant hasard : Ce même jour du 22 août 1895, s’éteint à Paris, dans les bras du communard Eugène Mourot, ancien déporté à l’île des Pins, qui lui, a offert un ultime asile, Aziz Aheddad, l’irréductible, qui s’est évadé du bagne, et que toutes les polices. Les derniers communards se cotiseront pour rapatrier son corps en Kabylie.
Mehdi Lalaoui a reconstitué cette exceptionnelle histoire, où l’on passe d’une colonisation à une autre, où l’on rencontre la détresse et la fraternité. Et il a gravé sur la pellicule des visages de ces fils d’exilé. Aicha Benmaamar, née en 1911 sur le sol calédonien, œil fougueux et attendrie, lance : « Mon père était un bel Arabe. Il rêvait de rentrer en Algérie ». Ils sont 1500 environ, aujourd’hui à travers le caillou, fermiers, éleveurs à la manière australienne où chauffeurs de taxi à Nouméa. Ils forment une communauté comme il en existe de multiples en Nouvelle-Calédonie, certes métissée, mais encore soudée, fière de ses origines, la tète encore plein de contes kabyles et de ciels d’Afrique. Dans la « vallée des Arabes », à Nessadlou, près de Bourail, ils s »accrochent aux traditions, certains réclament une mosquée, mais le parlé arabe est en cours de disparition.
« Pour eux, l’Algérie, c’est un mythe ». Dit Mehdi Lalaoui. Lors d’un voyage en 1986 dans cette Algérie trop rêvée, et à présent terrorisée, Taieb Aifa, maire de Bourail, ancien président de l’assemblée territoriale, a surtout compris qu’il était devenu Calédonien. Le rêve s’est brisé. Mais après Ouvéa en 1988, la communauté s’est inquiétée comme les européens. Allait-on pouvoir rester ?
Taieb Aifa, se sent proche des Canaques, évidemment. L’ancien colonisé ne se sent pas l’âme d’un colonisateur. Le maire de Bourail a fait construire près de sa maison une case canaque par des mélanésiens. Un symbole. « J’estime que je suis ici chez moi, explique-t-il, mais avant moi, il y a eu une autre appartenance à cette terre ».

Régis Guiyotat
in le journal Le monde du 25/10/1995
( Tanemirt i Muhand f’ assekil ayi )