Devoir de mémoire
La Tarika Rahmania

De : Tahar HAMADACHE
Date : Lundi 7, Juillet 2003 23:26
Objet : Devoir de mémoire : La Tarika Rahmania
lu in : http://www.jeune-independant.com, édition du
08 juillet 2003

Devoir de mémoire
La Tarika Rahmania

J’ai lu le 19 juin 2003, avec beaucoup de plaisir et d’émotion, le billet «Patrimoine» publié dans les
colonnes du Jeune Indépendant, page 19, à la gloire de la Tarika Rahmania, tarika créée par le très illustre cheikh Abderrahmane Boukabrine.

Par Larbi Alilat

Enfin des personnalités respectables décident de faire revivre l’histoire d’une tarika éminemment populaire fondée à Alger mais qui, très vite, pour garantir la liberté de ses décisions et de ses actions, alla s’installer dans le Djurdjura… au milieu d’un peuple que Sidi Abderahmane Boukabrine savait toujours prêt aux plus belles actions pour la gloire de la patrie et la grandeur de la foi du Prophète sidna Mohamed (QSSSL)… foi greffée sur l’antique tronc amazigh.

Elevons le débat et soyons véridiques : notre peuple assurait la bonne marche des zaouias, nourrissait et habillait les nombreux talebs venus de toutes les régions d’Algérie : j’insiste sur ce point car la
tarika a, bien sûr, une vocation théologique mais aussi une vocation nationale et ses zaouias
prolifèrent de la frontière tunisienne aux contreforts ouest de l’Ouarsenis… avec des percées vers le sud.
Cheïkh Mohand Améziane Ahadad succède à son maître cheïkh Abderahmane. En 1830, quand la France envahit l’Algérie, c’est cheïkh M’hand, Cadi, fis aîné de cheïkh Ahadad, qui prit, en relation avec le glorieux Hadj Ahmed Bey de Constantine, la direction de la guerre de résistance à l’invasion étrangère à partir des cols du Djurdjura, dans les montagnes qui entourent la Soummam. En 1848, après la reddition de l’émir Abdelkader, Boubeghla, soldat de l’émir et fils d’un mokadem de la tarika, à Aïn-Defla, sur conseil de son père, rejoint les rangs des combattants de cheïkh M’hand.

Cheïkh M’hand lui fit construire une maison sur un site que se disputent jusqu’à ce jour les aârchs ath
Idjar (Tizi Ouzou), ath Mansour, ath Oughlis (Béjaïa). Il le maria à une femme des ath Idjar, lui recruta des jeunes à qui il donnera une instruction militaire analogue à celle qu’il reçut avec Abdelkader.
Boubeghla combattra à l’appel des mokadems partons des deux côtés des cols qui unissent la Kabylie médéenne (dirigée par le bey de Médéa, rallié à la France) et la Kabylie constantinoise (dirigée par le glorieux Hadj Ahmed)… Les contingents des aârchs étaient, naturellement, toujours à sa disposition.

Il tomba au champ d’honneur en 1857 selon certains, en 1858 selon d’autres, donc, dix ans après la reddition d’Abdelkader. La Revue africaine (française) qui publia sur cette mort plusieurs thèses insiste sur l’assassinat de Boubeghla par «Lakdar», caïd des Ath Melikèche, frère du bachagha Mokrani de Medjana, en décembre 1854.

Boubeghla eut des enfants qui se réfugièrent à Draâ El-Mizan. Un de ses descendants fut interné au camp de Bossuet pendant la guerre de libération. Après sa disparition, la région qui deviendra plus tard la wilaya III connut des défaillances, des trahisons mais aussi des périodes de résistance admirables. La tarika se consacra énergiquement à son œuvre théologique, ce qui lui permettait de maintenir une certaine discipline au milieu du peuple, un peuple qui subit continuellement les exactions de l’armée française, secondée par ceux qu’on appelait «colonialistes» et, hélas, par certains potentats algériens dont il estinutile de donner les noms : nos masses les connaissent.

Napoléon III, empereur des Français, en visite officielle, fit à tous les responsables de notre pays
la promesse solonnelle de créer en Algérie un royaume « arabe».

Cette nouvelle politique du souverain français ne désarma pas les colonialistes ni, hélas, nos
potentats. Au contraire, leurs exactions s’intensifièrent même quand, dans les années 1860, une
terrible famine s’abattit sur nos frères des Hauts Plateaux (de Sétif à M’sila).

A l’appel du cheikh, nos frères des Hauts Plateaux se réfugièrent dans la vallée de la Soummam et les
montagnes qui l’entourent, la solidarité de la population fut admirable. La tarika et les chefs des
tribus, y compris certains potentats, s’endettent auprès des usuriers de Constantine et d’Alger pour
sauver nos frères.

Parce que les exactions de l’armée française ne cessaient pas, même après les promesses de l’empereur,
cheikh Mohamed Ameziane fut convaincu que la guerre contre la France était inévitable. Il envoya des
é missaires dans toutes les régions contrôlées par la tarika. Il ordonna à tous les mokadems, y compris ceux
d’Alger, de préparer la guerre par l’approvisionnement en armes et en munitions, mais surtout par la
préparation psychologique au combat de tous les ikhouans. A un de ses mokadems défaitistes qui venait
lui reprocher de s’engager dans une guerre perdue d’avance car la France était puissante, le cheikh dit
: «Je sais que nous ne vaincrons pas mais il faut que le sang coule pour que la France sache que ce pays
n’est pas à elle.» En martelant énergiquement cette admirable réponse à ce mokadem pour le moins lâche, le
cheikh se souvenait de l’impertinente déclaration de « Monsignori Lavigerie qui proclamait qu’il fallait
é vangéliser ou rejeter vers le sud ces «barbares sarrasins». Il disait bien barbares et non berbères.
Il reprenait un terme déjà employé par Marx et Engels, pour désigner un peuple connu, admiré… craint tout
autour de la Méditerranée et dont le niveau civilisationnel était, en 1830, pour le moins égal à
tout autre. Le déclenchement de la guerre fut décidé au cours d’une réunion à Laâzib qui vit se rassembler
les chefs des aârchs et les cadres supérieurs autochtones, à l’époque collaborateurs de l’étranger.

Seul parmi les cadres supérieurs, fidèle aux décisions prises à Laâzib, le bachagha Mokrani reçut le
commandement militaire d’Akbou vers l’ouest.

Cheikh Aâziz (cheikh est un caïd désigné par le peuple) reçut le commandement d’Akbou vers l’est. Très
vite, Béjaïa fut assiégée par l’armée de Aâziz. Elle restera assiégée plus de six mois. Très souvent,
cheikh Aâziz, laissant son armée aux ordres de ses adjoints, allait rejoindre le bachagha pour l’aider à
mobiliser au nom du cheikh les masses quelque peu réticentes. Le bachagha Mokrani fut assassiné par l’un
de ses hommes d’une balle dans le dos pendant une de ses prières. Des plaisantins disent que c’était,
peut-être, pour venger Boubeghla mais, non, c’était uniquement pour exécuter des ordres des colonialistes.

La guerre prit fin, cheikh Ahadad, ses deux fils et de nombreux autres cadres du soulèvement furent arrêtés,
les plus belles terres des régions les plus riches furent spoliées. Notre peuple vit de très nombreux de
ses enfants moudjahidine quitter leurs aârchs pour fuir l’humiliation.

Le comportement des prisonniers suscite l’admiration de tous ceux, y compris des Français, qui assistèrent
au procès.

Le 3 avril 1873, j’écris bien 1873, devant le tribunal militaire de Constantine, le juge qui interrogeait
cheikh Aâziz Belhadad, lui suggéra de déclarer qu’il était charif, donc arabe. Saluons l’admirable réponse
qui fut la sienne : «Je suis originaire du village Aourir Ihadaden de l’aârch Ath Mansour, voisin de
l’aârch Ath Oughlis. Ma famille est répartie à travers tous les aârchs qui entourent Seddouk (Soummam) où mon
père, cheikh Mohand Ameziane, a dirigé une zaouia et la Tarika Rahmania. Je suis descendant du peuple qui
vivait sur cette terre au temps des Romains.

Seulement, je suis musulman donc héritier de la pensée du Prophète (QSSSL). Etant héritier du Prophète, je
suis un amazigh charif. Cheikh Aâziz était convaincu qu’il traduisait la passion de tous les hommes qui ont
combattu avec lui.

Par quelle conclusion clore ce billet sinon enreprenant le texte qui terminait mon billet.

«La mode des «fondations» ? Basta», publié le 29 février 2000 par le Jeune Indépendant :

«Tous les Algériens répondirent présents à cette guerre du désespoir. De l’ouest à l’est du pays, tout
notre peuple entendit l’appel du djihad lancé de Seddouk, dans la Soummam, par le responsable de la
tarika. Les premiers coups de feu furent tirés à Souk-Ahras. Cela nous permet d’écrire sereinement que
1871 n’est ni à Mokrani, ni à Belhadad, ni à Seddouk, ni à la Kabylie, petite ou grande. 1871 est la gloire
de tout notre peuple, c’est lui qu’il faut fêter pouravoir répondu présent à ce rendez-vous de l’histoire
et de l’honneur».

L. A.